Conflit TF1/Canal+ : une diffusion en suspens ?

Depuis le 2 septembre, les 3 millions d’abonnés Canal+/TNT Sat ne reçoivent plus par satellite les chaînes et services gratuits du groupe TF1 (TF1, TMC, TFX, TF1 Séries Films, LCI et myTF1). Le contrat de distribution est stoppé depuis le 31 août et ne se dirige pas vers une issue favorable à court terme. Éclairage sur ce conflit.

La genèse du conflit TF1/Canal+

Un cas similaire au printemps 2018

Pour comprendre les enjeux de cette crise, il faut remonter au printemps 2018, et plus précisément au 1er mars, où Canal+ décide unilatéralement de couper le signal des chaînes et services gratuits du groupe TF1 après plusieurs mois de négociations entre les 2 parties pour le renouvellement de la distribution des contenus du groupe TF1 avec des améliorations éditoriales (notamment concernant les contenus en avant première ou en replay sur myTF1).

Cette coupure est intervenue quelques semaines avant la coupe du monde de football en Russie, événement majeur aux impacts financiers, éditoriaux et commerciaux importants.

Après une dizaine de jours d’interviews croisées des dirigeants des 2 groupes, de dépôts de plainte et d’une conciliation de l’ARCOM (Autorité publique française de régulation de la communication audiovisuelle et numérique – ex Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) et du Ministère de la Culture, les chaînes du groupe TF1 sont réapparues et un accord avait été signé pour 4 ans.

Des contrats de distribution difficiles entre les opérateurs

Il peut être difficile pour des téléspectateurs de comprendre les enjeux entre un groupe de télévision qui distribue un bouquet de chaînes (gratuites ou payantes) et un groupe de télévision qui édite des chaînes.

En 2016, le nouveau (futur ex-) président de TF1, Gilles Pélisson, s’était fixé comme objectif d’atteindre 100 millions d’euros de chiffre d’affaires sur la distribution de ces contenus gratuits et payantes (Histoire, TV Breizh et Ushuaia TV) par les opérateurs télécoms et télévision payante (Orange, Free, SFR, Bouygues Télécom et donc Canal+) afin de refléter la nouvelle politique multi-chaînes du groupe TF1 initiée par l’ex patron des contenus de Canal+, Ara Aprikian.

Cet objectif n’a pas été atteint du fait du refus de SFR et de Free de s’aligner sur les montants souhaités par l’état major de TF1, néanmoins l’ensemble des opérateurs ont renouvelé leur accord via une légère hausse.

Les menaces de Canal+ de 2018 à 2022

« Le groupe TF1 demande des montants comparables à Universal ou Sony »

Maxime Saada, président directeur général du groupe Canal+ lors de la conférence de rentrée de Canal+ mi septembre

Depuis la signature de l’accord entre Canal+ et TF1 en novembre 2018, les dirigeants de la chaîne cryptée et de leur actionnaire Vivendi ne cachent pas leur volonté de remettre à plat cet accord qui d’après eux est incohérent, jusqu’à la conférence de rentrée de la chaîne aux 9,6 millions abonnés où Maxime Saada, PDG du groupe Canal, a déclaré que « le groupe TF1 demande des montants comparables à Universal ou Sony » pour lesquels des accords sur la diffusion de films 6 mois après la sortie en salles ont été signés récemment.

Un blocage de Canal+ aux impacts multiples

Des abonnés de Canal+ sans leurs programmes favoris

Depuis plusieurs semaines, les abonnés recevant les contenus gratuits du groupe TF1 se retrouvent avec un écran noir leur indiquant que faute d’un accord entre les 2 géants de la télévision française, les programmes ne reviendront qu’après de nouvelles négociations.

Message apparaissant sur la plateforme myCANAL lorsqu’un abonné clique sur l’une des chaînes du groupe TF1

Une baisse d’audience et de chiffre d’affaires pour TF1

Les conséquences financières et publiques pour la première chaîne gratuite de France et d’Europe sont dramatiques. En effet, la baisse d’audience est mesurée via l’institut d’audience Médiamétrie de 15 % en début de crise à 5% actuellement, ce qui a un impact sur les recettes de 2 à 4% d’après un expert cité par Leparisien.fr.

Ce qui revient en ajoutant la coupure du contrat Canal+ à une dizaine de millions d’euros perdus.

Une transformation de la consommation des services TF1

Les téléspectateurs orphelins de leurs contenus favoris s’adaptent comme ils le peuvent, avec les box TV des opérateurs Internet (et leurs applications mobiles), myTF1 ou encore avec les plates-formes comme Salto ou Molotov (solutions privilégiées par les téléspectateurs urbains et connectés). Récemment, les téléspectateurs recevant la télévision par satellite peuvent via une manipulation et une nouvelle numérotation recevoir à nouveau sur leur satellite Astra les contenus du groupe TF1.

Un avenir en pointillé entre TF1 et Canal+

Le match Martin Bouygues/Vincent Bolloré

ERIC PIERMONT-AFP/Wikimédia

Ce conflit masque en réalité un affrontement entre 2 des capitaines d’industrie les plus puissants de notre pays : Martin Bouygues, patron de la holding éponyme qui détient en plus du groupe TF1, Bouygues Télécom, Equans, les activités historiques dans le bâtiment et Vincent Bolloré, qui n’est plus aux commandes opérationnelles du groupe familial mais reste le patron de la holding familiale Compagnie de l’Odet qui a le contrôle de Vivendi (Havas, Prisma Media, Gameloft, l’Olympia, un portefeuille de participations au sein de Lagardère, Universal Music…), Bolloré Transport, Bolloré Logistics entre autres.

Un équilibre télévision gratuite/payante à redéfinir

Ce conflit va incontestablement redessiner la carte de la télévision française pour les prochaines années à venir, du côté de TF1, il faudra de moins en moins compter sur les recettes publicitaires et l’audience linéaire, tenir compte du poids considérable de Canal+ dans la distribution de contenus TV, de la nécessité de créer des contenus payants pour créer de la valeur, des recettes supplémentaires et développer encore plus la marque TF1 (chaînes, applications, programmes…).

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